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ÉTOILE DE FOND: WIRING THE PLANET
C'est PRÉCISément ce que Neal Stephenson écrivait aussi en 1996, mais sur trois continents, à la poursuite d'une curiosité: suivre le cheminement d'un projet de câblage optique entre Londres et le Japon par voie d'eau principalement; le câblage, à titre de projet d'ingénierie, est prescrit entre autre au moyen de données de géopositionnement car les repères des fonds marins où le câble est, de plus, physiquement enfoui sont trop changeants. Selon ses dires, la leçon fondamentale que l'auteur tire de sa démarche de recherche est «fascinante» et de deux ordres techno-scientifiques: 1a) Le premier câble transatlantique fut en opération en 1857 un échec retentissant aux fins de la télégraphie, mais par la suite Kelvin inventa un galvanomètre à miroir et un mécanisme d'enregistrement à siphon des impulsions issues du code morse [BINAIRE] (ces objets muséologiques ont été conservés et entretenus, et Stephenson les décrit avec une précision technique de qualité pédagogique dans Wiring). En ce temps-là, le plus gros vaisseau au monde le Great Eastern fut mis à contribution pour déployer le câble. 1b) Plus tard vinrent les modems qui seraient l'expression la plus récente des technologies de l'information desservies par Kelvin il y a 140 ans... On a l'impression que le numérique est une invention récente, ou que le numérique est au service des communications depuis peu; toutefois, jusqu'à ce que Bell se manifeste, toute la télégraphie était numérique. 2. Nous sommes tous nés dans la technologie téléphonique, envisagée comme une extraordinaire avancée sur la télégraphie; mais selon Stephenson, la téléphonie ne fut qu'un égarement passager - cent ans, dans les technologies analogiques. CRYPTONOMICON
Il faut consentir un certain effort pour suivre les multiples filigranes scientifiques et historiques de l'ouvrage, et en plus Stephenson n'épargne aucunement ses lecteurs en y ajoutant les complexités et les obstacles géopolitiques culturellement enracinées ( réactualiser l'importance géopolitique d'Alexandrie aujourd'hui requiert quand même une bonne dose de confiance de l'auteur envers le lecteur car on n'étudie plus tellement l'Antiquité de nos jours ) aux exploits qu'il faut réaliser matériellement pour assurer au système une fiabilité prévisible (la prière quotidienne des ingénieurs). Il n'est pas surprenant que certains critiques littéraires américains classent l'ouvrage sous l'étiquette de «tech-fiction» (au lieu de contre-fiction historique et scientifique), mais ceci vaut pour ces lecteurs irrémédiablement rebutés par la terminologie quand les notions et concepts de la science leurs sont étrangers: cela est fréquent chez les «lettrés de la littérature». Vrai, Stephenson utilise tout le vocabulaire technique nécessaire, mais c'est parce qu'il en parle en connaissance de cause, et le lecteur, s'il veut apprécier le magister, aura fréquemment recours à ses dictionnaires. Les critiques ont retenu du roman ses aspects de guerre (avec ses U-Boats allemands), de l'aventure capitaliste globale (l'autre versant d'IBM et de Microsoft); le tout sur la toile de fond historique de la guerre 1939-1945 jusqu'à la Silicon Valley et l'interventionnisme prédateur du gouvernement américain. Dans la mesure où Internet est concerné, il y a cette autre toile de fond où tous les gouvernements même au Québec cherchent encore un moyen d'endiguer le Web pour y contrôler les échanges d'argent et effectuer des prélèvements. D'autres peuvent penser que les gouvernements, comme dans leurs relations avec les médias, veulent préserver un certain contrôle sur ce que l'on dit sur eux, c'est-à-dire trouver un moyen de «policer» Internet comme on patrouille les rues, les autoroutes moins virtuelles et les places publiques. Les lois antiterrorisme qui ont été élaborées et adoptées dans la foulée du 11 septembre 2001 en seraient le véritable commencement et, à cet égard, les gouvernement du G7 (8, 20) n'auraient pu espérer ou même imaginer, chez les plus paranoïaques parmi les théoriciens de la conspiration un scénario plus favorable pour mettre en oeuvre leurs plans de contrôle du Net, mais la partie n'est pas encore gagnée pour eux. L'issue ultime des procès contre Microsoft par les États américains et l'Union Européenne déterminera vraiment qui contrôlera Internet, puisque l'initiative .NET entreprise par Microsoft et son corollaire, le lancement récent de la plate-forme Windows XP, constitue ni plus ni moins qu'une tentative de prise de contrôle du réseau des réseaux en rendant la corporation de Bill Gates l'intermédiaire obligatoire (gatekeeper) de toutes les actions informatiques globales... d'où l'intérêt de la cryptographie. Même les moins paranoïaques auront saisi le véritable enjeu, la véritable signification de l'expression «antitrust» dans le cas qui nous occupe. Microsoft ne préconise pas l'encryption forte, et l'encryption est considérée, au sens légal, comme une arme. Le gouv. US limite la puissance de codage légalement permise à ce qu'il est lui-même techniquement capable de décrypter facilement; c'est pour ça que nos fureteurs ne peuvent encrypter à plus de 128 bits, une limite qui ironiquement a freiné le développement du commerce électronique! Un codeur a d'ailleurs déjà mis la surveillance américaine à l'épreuve en se faisant tatouer le code d'un logiciel d'encryption très puissant qu'il avait écrit et en tentant de quitter le pays, ce qui aurait été considéré aux yeux de l'autorité comme l'exportation illégale d'arme prohibée. Bien sûr le sujet a grandement médiatisé son cas, pour s'assurer de ne pas se faire coincer; le FBI était à l'aéroport mais n'est pas intervenu par crainte du précédent, croit-on. Étrangement, si érudite que soit la démarche de NStephenson, elle ne passe jamais par les cathédrales du savoir que sont les universités... et l'on se retrouve avec un triptyque de cartels: le câblage intercontinental, les machines, les systèmes d'opération. LE ROMAN COMME TRAVAIL...
S'il ne verse pas dans l'ésotérisme comme Newron autrefois, ou UEco dans «Le pendule de Foucault», l'oeuvre de NStephenson aborde la cryptographie dans ses stades plus avancés que dans «Le nom de la rose». En tout état de cause, Cryptonomicon équivaut aux ouvrages d'UEco au moins en terme du poids du papier requis pour les imprimer tous les trois. En fait, la cryptographie est enfin abordée intégralement dépouillée de toute trace d'artifice littéraire ou de savoir secret, c'est-à-dire sans recourir à la sacro-sainte métaphore et sans égarement dans l'ésotérisme. Bien sûr le roman lui-même est métaphorique comme on est amené à le comprendre au dénouement, mais cela ne touche aucunement le procès (la démarche) de l'ouvrage. ...COMME OEUVRE LITTERAIRE Cryptonomicon mérite néanmoins sa désignation de roman en cela que les aventures et les destins des personnes ou des personnages réels dans le cas de Turing [4], ou du général Mac Arthur prennent parfois l'avant-scène; comme il se doit, les personnages sont définis dans leurs activités, leurs actions, leurs travers légers ou lourds mais qui n'en sont pas du point de vue de l'auteur , et ils sont moins caractérisés par leur «pensée». Stephenson se met lui-même en scène uniquement comme narrateur, mais, comme il se désigne lui-même dans le titre de Wiring, «hacker» signifie investigateur. Cela, à titre de procédé littéraire, induit de puissants doutes sur la véracité de l'Histoire comme on peut la lire dans les médias au jour le jour à la lecture, il ne faut pas oublier un instant qu'il s'agit toujours de cryptographie, de la genèse et de l'émergence de la science informatique (que personne n'avait prédite ou n'avait préconçue), de la théorie sous-jacente et ultérieure des communications et de l'information... Et si c'était la cryptographie qui avait été à l'origine du langage écrit? Après tout, les découvertes à Ebla au début des années 1980 suggèrent que les premières inscriptions douées de sens auraient été de nature commerciale ou inventaire, de sorte que les premiers scribes auraient été des comptables: calcul et commerce. Et qu'y a-t-il derrière le projet de Cryptonomicon? Une banque virtuelle échappant aux contrôles nationaux ou territoriaux (s'en assurer soi-même en lisant le texte «Welcome to Sealand. Now Bugger Off», une itération bien réelle difficile de dire qui a inspiré qui du concept sous-jacent à Cryptonomicon). ...COMME ERUDITION Parlant de l'effondrement de Pharos sur la Méditerranée et de la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie dans Wiring en 1996 (il en est question plus longuement dans Cryptonomicon et on comprend alors que c'est toute l'aventure du savoir qui est réécrite sans détour dans une autre perspective, rien de moins), NStephenson expose, confiant en la solidité des célèbres tours new-yorkaises secouées dans ses fondations par une bombe quelques années auparavant en 1993: «The collapse of the lighthouse must have been astonishing, like watching the World Trade Center fall over. But it took only a few seconds, and if you were looking the other way when it happened, you might have missed it entirely you'd see nothing but blue breakers rolling in from the Mediterranean, hiding a field of ruins, quickly forgotten.».La suite des événements lui a donné tort, du moins pour les tours du WTC à la structure légère habituellement interdite par les codes de construction... Enfin, le roman se déroule aussi au large, dans le Pacifique, à bord d'un bateau de cartographie sous-marine où, de plus, l'on recherche un trésor, une épave, n'importe quoi pourvu que ce soit trouvé à grande profondeur... Dans son parcours de l'oeuvre, le lecteur se voit aussi confronté à une discussion sur les objets fractals [5] eu égard à la mesure de la côte de l'Angleterre; à moins d'avoir pris connaissance, même sommairement, de cet essai de Benoît Mandelbrot où sont reconnues, "dans le combat contre un dogme,... les difficultés extraordinaires que rencontre toute approche interdisciplinaire" (p.179), le lecteur se trouvera malheureux sauf s'il apprécie le défi cognitif. Si le Cryptonomicon de NStephenson est en filigrane un roman sur la recherche pure ou appliquée à titre d'activité intellectuelle (incluant la résolution de problème), le roman sera relativement populaire là où existe une classe intellectuelle scientisée, à défaut de quoi pareils ouvrages ne seraient jamais publiés. Quoi, Jules Verne réalisé!
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